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Supermarchés coopératifs et participatifs

Un exemple de commerce équitable inclusif ? 

Plusieurs projets de supermarchés coopératifs et participatifs ont vu le jour ces dernières années, tant à Bruxelles qu’en Wallonie. Au cœur de ces initiatives citoyennes, la volonté de s’affranchir de la grande distribution classique et de proposer des produits de qualité, locaux, bio et équitables, tout en restant accessibles financièrement et en favorisant l’inclusion sociale. Un pari réussi ? 

Un supermarché coopératif et participatif, qu’est-ce que cela peut bien être ? Coopératif, car ces initiatives se présentent sous la forme de coopératives, ce qui signifie que l’organisation est détenue et contrôlée par ses propres membres sur une base égalitaire de type ‘une personne, un vote’. Et participatif, ou collaboratif, parce que chaque coopérateur s’engage à travailler bénévolement plusieurs heures par mois afin d’assurer le bon fonctionnement du magasin. Il s’agit donc d’un supermarché qui appartient à ses propres clients, ces derniers étant également les employés bénévoles dudit magasin… En d’autres termes, un système de commerce alternatif, mais qui se doit de rester économiquement viable. Si cela peut sembler utopique de prime abord, ce mode de fonctionnement atypique est pourtant devenu une réalité en plusieurs endroits de Belgique. 

‘Super-Marché’ 

C’est notamment le cas à Charleroi, où un petit groupe de citoyens engagés a eu l’idée en 2015 de lancer un tel ‘Super-Marché’ : Coopéco. « L’objectif était que le citoyen se réapproprie son alimentation et qu’une famille carolo puisse se nourrir, prendre soin de son corps et nettoyer sa maison avec des produits considérés comme sains et justes », explique Stephan Vincent, l’un des porteurs du projet, qui a rejoint l’aventure peu après ses débuts. 

Ce qui était une association de fait est rapidement devenue une Société Coopérative (SCRL) à finalité sociale en bonne et due forme, et qui compte aujourd’hui plus de 500 coopérateurs. Mais il aura tout de même fallu près de deux années de réflexion, de travail, de tâtonnements et de développement – le projet a commencé par des paniers bio à venir chercher dans un garage – pour qu’un véritable magasin ouvre finalement ses portes en 2016. Dans la foulée, Coopéco a décroché le 5e prix Hainaut Horizons, qui récompense annuellement une initiative de développement durable dans la Province.  

En décembre de la même année, un supermarché similaire a également ouvert ses portes à Verviers, en province de Liège : Vervîcoop. « Au début, l’idée était de lancer un magasin zéro déchet », se souvient Anne Wilmot, co-initiatrice du projet. « Et puis nous avons entendu parler d’initiatives déjà existantes, surtout Bees coop à Bruxelles. Nous avons alors décidé d’élargir le projet à un supermarché coopératif et participatif. » En septembre 2017, une première réunion d’information est organisée afin de sonder l’intérêt des Verviétois. « Nous nous sommes retrouvés avec 200 personnes dans la salle, alors que l’on en attendait à peine une cinquantaine. » Un premier succès qui a permis de tout accélérer. « Un mois plus tard, nous avons organisé une deuxième réunion au cours de laquelle nous avons proposé aux gens d’intégrer des groupes de travail : près de 100 personnes étaient prêtes à s’investir. » Aujourd’hui, Vervîcoop compte environ 450 coopérateurs, dont plus de 250 sont des ‘travailleurs-clients’. 

Bees coop, la grande sœur bruxelloise 

« Bees Coop, c’est la grande sœur de toutes les initiatives de ce type en Belgique », résume Stephan Vincent. Car la ‘Bees’, c’est tout simplement le premier supermarché collaboratif et participatif à avoir été lancé à Bruxelles et l’un des premiers projets du genre dans notre pays. 

Tout a commencé en 2014, lorsqu’un groupe de jeunes Bruxellois engagés s’est mis en tête de lancer un projet afin de créer du lien dans leur quartier de Saint-Josse. Épicerie collaborative, restaurant social… Plusieurs pistes ont été envisagées. Mais c’est finalement la découverte de la Park Slope Food Coop, lancée en 1973 à New York et comptant aujourd’hui quelque 16.000 coopérateurs, qui les a décidé à se lancer dans l’aventure d’un supermarché coopératif et participatif. 

Dans un premier temps, le projet a pris la forme d’un groupement d’achats, afin de découvrir le secteur de la distribution et d’expérimenter le volet collaboratif de la démarche, avant de devenir l’épicerie « BEES Labo Market ». 

En 2016, la coopérative a été officiellement créée et un premier appel à coopérateurs lancé. 

Fin 2017, et après une phase test de plusieurs mois, le supermarché a finalement ouvert ses portes dans ses installations actuelles situées à Schaerbeek. Bees coop compte actuellement plus de 1.600 coopérateurs-clients. 

 Un casse-tête permanent 

Coopéco comme Vervîcoop ont l’ambition de proposer un maximum de produits de saison, locaux, bio et équitables, le tout à un prix qui demeure accessible au plus grand nombre possible. « Pourquoi ce type d’articles serait-il uniquement réservé à une élite ou à des gens qui ont de l’argent ? », pointe en effet Stephan Vincent. Mais un tel exercice d’équilibriste impose aux deux coopératives d’opérer certaines concessions.  

« Il est pratiquement impossible d’avoir un produit qui soit à la fois bio, local, équitable… Bref, qui réponde à tous nos critères et qui en plus demeure très accessible financièrement. Il y a toujours un moment où il faut faire des choix. Il est impossible de contenter tout le monde à 100% », explique Anne Wilmot. « Une piste de solution pourrait être de faire deux gammes : la pomme bio du voisin qui coûte autant, et la pomme non bio qui affiche un prix plus doux », développe-t-elle. « Mais pour le moment nous essayons de garder la qualité des produits et de faire de la sensibilisation afin d’expliquer en quoi les prix ne sont pas exagérés en regard de ce que gagnent les producteurs. Mais c’est bien sûr plus facile à dire lorsqu’on a les moyens d’acheter ce type de produits. » 

« Il faut garder en tête que bon nombre de personnes qui viennent chez Coopéco avaient l’habitude d’aller dans des supermarchés traditionnels », souligne pour sa part Stephan Vincent. « Or les prix varient parfois du simple au double pour des produits de base. Il n’est donc pas toujours simple de changer ses habitudes. » 

On l’aura compris, trouver la juste balance se révèle être un casse-tête permanent, mais que les deux supermarchés coopératifs parviennent toutefois à solutionner partiellement grâce à l’aspect participatif de leur démarche. 

Pas (ou peu) de salariés 

D’une part, ces deux magasins tournent presque exclusivement grâce à leurs coopérateurs qui, répartis en différentes équipes, y travaillent bénévolement trois heures par mois. Un mode de fonctionnement alternatif qui n’empêche pas Coopéco et Vervîcoop d’être ouverts quatre jours par semaine et de proposer une gamme de produits suffisamment large (fruits, légumes, vrac, produits ménagers, soins du corps…) pour tendre vers le one-stop-shop, c’est-à-dire un magasin où l’on peut trouver tout ce dont une famille a besoin au quotidien. 

« Nous n’avons pas de salariés », confirme Stephan Vincent. « Nous appliquons une marge de 15% sur tous nos produits, et celle-ci sert uniquement à payer le loyer, couvrir les charges et éventuellement acheter un peu de matériel. » Même son de cloche du côté de Vervîcoop, qui a toutefois récemment engagé trois personnes à temps partiel pour assurer certaines tâches. 

« Ce qui fait qu’à produits comparables, nous sommes entre 10 et 15% moins cher par rapport à la distribution classique et 25 à 30% moins cher que des magasins bio », assure le coopérateur de Coopéco. 

Et d’autre part, ce sont également les coopérateurs qui déterminent les grandes orientations de la stratégie du supermarché, de la gamme des produits proposés à la politique des prix en passant par le choix des fournisseurs. Et cette démocratie participative prend corps au travers de différents organes décisionnels : assemblées générales, conseil d’administration, comité de pilotage, ainsi que toute une série de groupes de travail auxquels les coopérateurs sont invités à participer. 

Stephan Vincent résume le fonctionnement de Coopéco comme suit : « La coopérative est une sorte de grosse boule au sein de laquelle gigotent en tous sens quelque 500 coopérateurs. Et cette boule se dirige dans la direction vers laquelle s’orientent le plus grand nombre. Le tout bien sûr dans un cadre balisé dès le début du projet. » 

« Nous avons pour principe de base de ne pas discuter les prix demandés par les producteurs » 

Parmi ces balises, qui vont de la consommation locale à la limitation des déchets et emballages, le commerce équitable vis-à-vis des producteurs occupe une place centrale dans les démarches de Coopéco et Vervîcoop. Reconnaissance de l’attention portée à ce point, les deux coopératives ont récemment intégré la Fédération Belge du Commerce Équitable. 

« Même si tous nos produits ne sont pas labellisés ‘commerce équitable’, nous avons été acceptées au sein de la BFTF parce que nous avons pour principe de base de ne pas discuter les prix demandés par les producteurs », explique Stephan Vincent, qui sait de quoi il parle puisque dans la vie de tous les jours, il est administrateur d’Ethiquable Belgique. « Nous avons cette volonté d’être respectueux envers les producteurs avec lesquels nous collaborons. Cela fait partie de la même philosophie et des mêmes valeurs que celles que véhicule le commerce équitable, un commerce qui place les rapports humains au moins au même niveau que les produits, et non l’inverse. » 

« Quand on achète à son voisin, on peut parler de commerce équitable de fait », ajoute Anne Wilmot. « Cela fait partie de l’ADN de notre projet qui ne voulait pas être uniquement une coopérative de consommateurs, même si nous le sommes en majorité. Nous voulions également inclure au maximum l’avis des producteurs pour ne pas générer une forme de pression à la baisse sur les prix. Vis-à-vis des grossistes, nous nous permettons de négocier certains prix, mais avec les petits producteurs jamais. » 

« Plus il y aura de personnes qui consommeront ce type de produits et qui se rendront dans ce genre de plus petits magasins, plus les producteurs seront rémunérés correctement », estime encore la co-initiatrice de Vervîcoop. « Et comme nous essayons de réduire au maximum les intermédiaires, cela permet de réduire les coûts pour le consommateur. » 

Un système égalitaire et fermé 

Les prix constituent un enjeu d’autant plus important pour les supermarchés collaboratifs et participatifs qu’ils impactent tout le volet égalitaire, solidaire et inclusif qui se trouve au cœur de ces démarches citoyennes. Des projets comme Coopéco et Vervîcoop reposent sur le principe d’égalité : chaque coopérateur travaille 3 heures par mois, dispose d’une voix lors des AG, peu importe le nombre de parts qu’il détient, etc. Et cette égalité est garantie par le fait que le système fonctionne de manière fermée, c’est-à-dire que seuls les coopérateurs ont accès au magasin. 

Or pour intégrer la coopérative, il faut souscrire une part, ce qui constitue un certain coût : 25 euros chez Coopéco comme chez Vervîcoop. Cette dernière demande même à ceux qui le peuvent de souscrire quatre parts, soit une mise de départ de 100 euros. 

Bien conscient que tout le monde ne puisse pas se permettre de dépenser une telle somme avant même d’avoir acheté le moindre produit, Coopéco a mis en place un système de ‘parts suspendues’. « Pour faciliter l’intégration de tous, des coopérateurs se sont cotisés pour mettre des parts à la disposition des personnes pour lesquelles 25 euros représentent un frein. Du coup, la seule chose que nous leur demandons, c’est de s’engager à fournir 3 heures de leur temps. » 

Une solution qui a également été envisagée du côté de Vervîcoop, avant d’être finalement abandonnée. « Nous avons estimé qu’il était difficile de faire l’arbitrage entre les personnes qui pourraient bénéficier d’un tel système et celles qui ne le pourraient pas », précise Anne Wilmot, qui assure toutefois la coopérative ne fermerait jamais la porte à quelqu’un qui souhaite s’engager. « Nous ne souhaitons évidemment pas que ce financement de départ soit un frein. Si quelqu’un venait nous voir en disant vouloir vraiment devenir coopérateur sans avoir les 25 euros pour l’achat d’une part, nous trouverions bien sûr un arrangement. Mais soyons honnête, une personne qui ne dispose pas de 25 euros ne recherche probablement pas le type de produits que nous proposons. » 

Ce que Vervîcoop a par contre mis en place pour tenter d’augmenter l’accessibilité au magasin, c’est un système de ‘paniers suspendus’, via lequel les coopérateurs peuvent laisser des articles à la disposition d’autres personnes. « Mais il faut bien reconnaître que le système ne rencontre pas un franc succès pour le moment », concède Anne Wilmot. « À l’avenir, nous pourrions envisager un autre système grâce auquel les personnes disposant de plus de moyens mettraient plus d’argent que celles qui en ont moins… Il s’agit là d’une grande réflexion et d’un vaste travail à mettre en place. » 

Tous à la même enseigne? 

Mais comme l’a souligné le webdocumentaire ‘Tous à la même enseigne ?’1, au-delà de l’aspect purement financier, il existe également toute une série d’autres freins qui empêchent ces initiatives de toucher une grande diversité de publics, à commencer par… le principe d’égalité. « Paradoxalement, il entre en tension avec d’autres valeurs défendues par la coopérative citoyenne (Bees coop, ndlr), notamment celles de l’accessibilité et de l’inclusion », notent les auteurs du webdoc. « L’égalité prônée en interne est confrontée et mise à mal par les inégalités extérieures. Les différences et inégalités impactant l’alimentation sont multiples (…) : cultures alimentaires, budget du ménage, accès à l’information, emploi du temps, état de santé, etc. ; elles sont d’ordre à la fois économiques, sociales et culturelles. » 

Pour tenter de dépasser ces barrières, les supermarchés solidaires essayent néanmoins de mettre en place des actions concrètes afin d’atteindre un public le plus large possible, à commencer par le choix de leur implantation géographique. À l’instar de Bees coop qui s’est installée à Schaerbeek, aux abords du ‘croissant pauvre’ bruxellois, Coopéco a choisi de s’implanter à Marchienne-au-Pont, sur le site des Zabattoirs. « Il y a là par exemple l’ASBL Avanti qui s’occupe de la réinsertion sociale d’anciens détenus et avec laquelle nous collaborons dans le cadre de leurs ateliers, notamment ceux abordant la permaculture et la menuiserie », explique Stephan Vincent. « Il y a également l’association BABEL qui s’occupe de l’intégration des gens de quartier au travers d’activités culturelles. La dimension sociale fait partie intégrante du magasin, qui est un lieu physique où l’on peut faire des rencontres et échanger avec des gens que l’on n’aurait pas forcément rencontrés dans un autre cadre. » 

Idem du côté de Vervîcoop, qui a fait le choix de s’installer dans le centre de Verviers. « Nous voulions être accessibles au plus grand nombre, pas être un projet de bobos sur les hauteurs plus aisées de la région. Nous avons donc pas mal de personnes du voisinage qui franchissent notre porte et qui viennent tester le magasin. Mais nous nous rendons bien compte que le public que nous attirons principalement à l’heure actuelle demeure un public qui dispose de certains moyens… » 

Des supermarchés, mais pas que… 

C’est pourquoi Coopéco et Vervîcoop dépassent régulièrement le cadre du simple supermarché pour tenter de créer du lien en allant à la rencontre des habitants de leurs quartiers respectifs. « En plus du magasin, nous organisons régulièrement des rencontres avec différentes associations verviétoises au travers d’ateliers, notamment culinaires, et avec un certain succès jusqu’à présent », se réjouit la co-initiatrice de Vervîcoop. 

« Coopéco, c’est également un ‘Repair Café’ ouvert à tous », explique de son côté Stephan Vincent. « Tous les mois, des coopérateurs qui ont de l’or dans les mains mettent leur savoir-faire au service des gens du quartier. De plus, nous avons également mis en place des partenariats avec l’Eden, le Centre culturel de Charleroi, ou encore le CAL, le Centre d’Action Laïque. Nous essayons de créer un tissu de personnes, d’organisations qui sont dans la même mouvance. » 

Enfin, une autre action mise en place par Coopéco consiste à accorder un soin particulier à la détermination des tâches à effectuer au sein du magasin. « En décortiquant ces tâches, en les rendant les plus claires possible, cela facilite les choses vis-à-vis des personnes qui nourrissent certaines appréhensions, qui ne savent pas comment se rendre utiles ou encore qui sont confrontées à la barrière de la langue. Et si tout cela fonctionne, c’est grâce à l’ambiance de respect mutuel et d’acceptation qui règne au sein de la coopérative. Il reste évidemment beaucoup de travail, mais franchement, c’est déjà pas mal. » 

En définitive, la véritable utopie serait de croire que les supermarchés coopératifs et participatifs peuvent à eux seuls résoudre tous les maux de nos sociétés et les rendre égalitaires, équitables, inclusives et respectueuses de l’environnement. Une utopie que les initiateurs et coopérateurs de ces projets citoyens n’ont jamais prétendu pouvoir faire se réaliser. Néanmoins, de par leurs démarches engagées et innovantes, ils y participent indéniablement. 

Article: Anthony Planus 
Photos: Coopéco
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