Capture d’écran (69)

L’huile de palme équitable

Vers une huile de palme durable ? La question a déjà été abordée dans des articles précédents, consacrés à la Table ronde pour l’huile de palme durable et à l’Alliance belge pour une huile durable. Si l’industrie est en pleine recherche d’approches devant permettre d’enrayer la destruction par l’homme de l’environnement en Asie du Sud-Est, il existe bel et bien des alternatives équitables certifiées Fair for Life : au Ghana, au Togo et en Equateur.

Unique mais controversée

L’expansion considérable de la culture d’huile de palme suscite la controverse, avec ses pour et ses contre, ses partisans et farouches opposants. Les avantages de l’huile de palme sont certes nombreux : dotée de caractéristiques uniques, l’huile de palme est un ingrédient très prisé par l’industrie alimentaire. Sa productivité à l’hectare est aussi de loin supérieure à celle des autres huiles végétales : sans l’huile de palme, on aurait besoin de 7 à 10 fois plus de superficie terrestre pour produire la même quantité d’huile.

Les opposants ne demeurent toutefois pas en reste. L’huile de palme est notamment fort débattue, contestée dans la communauté médicale, en raison de sa teneur élevée en acides gras saturés. Mais c’est du côté des ONG et des mouvements environnementaux que les voix les plus critiques se font entendre. Aujourd’hui, le lien entre expansion effrénée de la culture en Indonésie et en Malaisie et déforestation, perte de biodiversité et conflits sociaux est en effet devenu irréfutable. Des pans entiers de forêt tropicale précieuse ont été abattus, des terres subtilisées à des communautés locales et les droits des travailleurs massivement bafoués. Les yeux empreints de tristesse des orangs-outans dont les familles ont été décimées reflètent l’avidité débridée des entreprises locales et internationales.

De nombreux acteurs de l’industrie sont parfaitement conscients du problème. Eddy Esselink, de la Task Force Huile de palme durable aux Pays-Bas, résume la situation comme suit : « Les alternatives existantes à l’huile de palme ne sont pas meilleures pour la santé, et ne sont pas forcément moins nuisibles pour l’environnement. La seule alternative valable à l’huile de palme est donc l’huile de palme durable. »

En quête d’une huile de palme durable

En réponse aux critiques formulées, l’industrie a créé en 2004 la Table ronde pour l’huile de palme durable (RSPO). Les producteurs, les industriels et les commerçants respectant un certain nombre de principes et de critères peuvent obtenir la certification RSPO et écouler leur huile de palme sous le label « durable ».

Des ONG telles que le WWF et Oxfam siègent elles aussi à la RSPO, dans le but de plaider en faveur de critères plus stricts. Ainsi, 2016 verra le lancement de la certification RSPO Next, un pas supplémentaire dans la bonne direction – provisoirement volontaire – excluant toute déforestation, incendie de forêt ou accaparement de tourbières.

Parmi les ONG, Greenpeace a toujours été la plus critique vis-à-vis de la RSPO. Elle estime que les critères et le contrôle ne sont pas assez rigoureux, au point même que la certification ne garantit pas une huile de palme sans déforestation. Comme le label RSPO Next relève provisoirement du bon vouloir d’un groupe de « précurseurs », il ne changera que très lentement la donne, alors que, pour les forêts indonésiennes, le temps presse réellement !

L’article Une huile de palme durable à l’horizon ? s’est fait l’écho de ce débat. RSPO trouve en tout cas un écho favorable. En 2015, 20 % de la production mondiale d’huile de palme étaient certifiés RSPO et ce pourcentage augmente d’année en année. Les membres de l’Alliance belge pour une huile de palme durable sont parvenus, fin 2015, à acheter exclusivement de l’huile de palme certifiée à 100 % RSPO. Pour 2020, ils placent la barre plus haut encore, avec des critères supplémentaires visant la protection totale des forêts et marécages à haute valeur de conservation.

En quête d’une huile de palme équitable

« À l’instar des autres organisations de commerce équitable, nous sommes confrontés à la problématique de l’huile de palme », nous confie Hielke van Doorslaer, du service politique d’Oxfam-Wereldwinkels. « Nous avons en fin de compte opté pour une approche différenciée : dans le cas des produits pour lesquels la plus-value de l’huile de palme est négligeable, nous sommes passés à l’huile de tournesol. Pour d’autres produits, nous avons trouvé des initiatives plus intéressantes. Au Costa Rica, par exemple, la coopérative Coopeagropal fournit sur place l’huile de palme dans laquelle sont cuits nos chips de yucca. Si elle n’est pour l’heure pas encore certifiée, Coopeagropal est très progressiste sur les plans social et écologique. La pâte à tartiner s’est avérée une tout autre paire de manches, puisque l’huile de palme lui confère son onctuosité. Exclure l’huile de palme poserait donc problème sur le plan de la qualité, mais ne ferait en outre que déplacer la problématique écologique et sociale. Nous nous sommes dès lors mis à la recherche d’une huile de palme équitable. Le label RSPO n’offrant pas assez de garanties à cet égard, nous avons heureusement trouvé une alternative chez Serendipalm, une entreprise ghanéenne certifiée Fair for Life. »

Fair for Life

Le label le plus connu sur le marché belge est sans nul doute Fairtrade (anciennement Max Havelaar). Cependant, ni Fairtrade International, ni les autres labels comme Ecocert Fair Trade n’ayant élaboré des normes pour l’huile de palme, Oxfam-Wereldwinkels s’est finalement tourné vers Fair for Life.

Fair For Life est un programme de certification mis en place par deux organisations suisses, l’IMO (Institute for Marketecology) et l’ONG Bio-Foundation. Comptant depuis plus de 25 ans parmi les principaux acteurs de la certification, l’IMO procède à des audits de quelque 70 normes sociales et écologiques dans des domaines tels que l’agriculture bio, la gestion forestière, l’aquaculture et le commerce équitable.

En créant Fair for Life, les deux organisations visaient surtout à élargir le champ d’application par rapport à Fairtrade International, à plusieurs égards. En supprimant tout d’abord le critère géographique, pour admettre toutes les organisations européennes de producteurs. De plus, elles ne se basent pas sur des normes de produits spécifiques, mais sur une norme générale posant des exigences élevées à trois égards : l’écologie, la responsabilité sociétale et le commerce équitable.

Outre les coopératives classiques, des groupes de producteurs plus informels peuvent aussi être certifiés, voire des plantations, à condition de pouvoir démontrer, en plus de conditions de travail correctes, un impact positif sur les travailleurs les plus marginalisés. Les entreprises désireuses de doter leurs produits finaux du label Fair for Life, doivent faire montre de relations de travail correctes de bout en bout de la chaîne d’approvisionnement.

À la différence de Fairtrade International, aucun prix minimum n’est garanti aux producteurs, mais ceux-ci sont par contre plus libres de déterminer, avec leurs clients, le « prix équitable » de leurs produits ainsi que le montant de la prime équitable. De plus, toute la transparence est faite sur l’affectation précise de ladite prime.

Cette approche a fait de Fair for Life un label équitable respecté de tous et qualifié, dans le Guide international des labels de commerce équitable, de « très exigeant ».

Serendipalm au Ghana

En 2009, le projet Serendipalm a décroché la certification Fair for Life, cerise sur le gâteau pour cette entreprise hors du commun. Forte de ses 150 années d’existence et de ses cinq générations de gérants, l’entreprise familiale américaine Dr. Bronner’s Magic Soaps a fait de la responsabilité sociétale une partie intégrante de sa mission, et ce, bien avant que ce mot ne soit sur toutes les lèvres. Lorsqu’elle a dû rechercher des huiles de coco, de palme et d’olive plus qualitatives pour ses savons, elle s’est d’emblée tournée vers des produits certifiés bios. Mais, au fur et à mesure, elle s’est rendu compte que label écologique ne rime pas toujours avec justice sociale et, en 2005, elle a décidé d’assurer elle-même son approvisionnement.

Aujourd’hui, le projet Serendiworld regroupe plusieurs entreprises locales : Serendipol (huile de coco, Sri Lanka), SerendiKenya (huile de coco, Kenya) et Serendipalm (huile de palme, Ghana), toutes trois certifiées Fair for Life. Parmi la clientèle régulière de Serendipalm, l’on trouve, outre Oxfam-Wereldwinkels, bon nombre d’entreprises européennes, dont les organisations de commerce équitable Gepa et Traidcraft, ainsi que des entreprises telles que Rapunzel et Weleda.

En 2006, Dr. Bronner’s a entamé, avec l’ONG Fearless Planet, un projet commun dans la ville d’Asuom, dans l’est du Ghana. Les palmiers à huile y poussent naturellement et constituent une ressource bienvenue pour arrondir les maigres revenus des agriculteurs tirés du cacao, du manioc, du maïs ou des agrumes. La première phase du projet a consisté en l’engagement de quatre techniciens chargés d’encadrer la transition vers la culture biologique, et en la construction d’un moulin à huile de palme, sur le modèle des centaines de petites presses à huile artisanales utilisées dans la région, les cramers. L’exploitation de cette infrastructure de traitement a donné lieu à la création de l’entreprise Serendipalm. À l’heure actuelle, quelque 670 familles livrent des fruits de palmier au moulin, qui s’est transformé en principal employeur de la région, avec plus de deux cents collaborateurs.

Autre aspect important, bon nombre des tâches sont prises en charge par des femmes : de l’égrappage des petits fruits individuels – un travail traditionnellement féminin – à la gestion du moulin. Un recours supplémentaire à la technologie augmenterait l’efficacité du processus, mais se traduirait aussi par une perte d’emplois, et c’est un choix que Serendipalm n’est pas prête à faire. Après pressage des fruits de palmier, les tourteaux et autres résidus sont distribués gratuitement aux agriculteurs, qui s’en servent comme engrais biologique.

« Quand j’ai commencé à livrer mes fruits de palmier à huile à Serendipalm, j’ai obtenu un prix supèrieur à celui du marché local. Cela m’a permis de mettre de l’argent de côté, d’envoyer mes enfants à l’école et de terminer la construction de ma maison. » Felicia Frimpomaa, agricultrice (source Gepa)

Tant les petits producteurs que les ouvriers de l’unité de traitement ont leur mot à dire sur la composition du Comité Fairtrade qui décide des primes. La prime bio – 10 % du prix d’achat – est versée directement aux agriculteurs, qui la consacrent en général au salaire des ouvriers chargés de l’élagage et du sarclage. La prime équitable, quant à elle, bénéficie à l’ensemble de la population : construction de puits, de citernes et de toilettes publiques, réparation d’une passerelle piétonne, achat de matériel et d’ordinateurs pour les écoles, etc. De plus, Serendipalm appuie de son côté aussi toute une série de projets, comme la plantation de jeunes arbres dans la ville poussiéreuse d’Asuom, la distribution de 5.000 moustiquaires et la construction d’une maternité à l’hôpital local.

Exportsustent en Équateur

Une histoire similaire, bien que plus récente, est celle de Natural Habitats, une entreprise néerlandaise qui commercialise une huile de palme biologique. En 2013, cette entreprise a obtenu la certification Fair for Life pour ses activités dans le nord de l’Équateur, et le processus de certification est aussi en cours en Sierra Leone et au Ghana.

Tout comme Dr. Bronner’s, Natural Habitats a opté pour un approvisionnement à intégration verticale, offrant une vue claire sur l’ensemble de la filière « de la ferme à la table ». Voilà pourquoi Exportsustent, la filiale équatorienne de Natural Habitats, est elle-même très active sur le terrain. De petites plantations ont été mises en place, afin de former les agriculteurs à la production biologique et à la gestion de la biodiversité. Dans la philosophie de l’entreprise, les petits producteurs qui lui livrent leur récolte font partie de sa « Familia Organica », une communauté dédiée à une production de qualité, à la protection de l’environnement et à son propre développement social. En retour de quoi, les producteurs bénéficient de l’aide et des conseils d’agronomes, tandis que l’entreprise prend elle-même en charge le transport de leur récolte. Exportsustent a aussi toujours consacré 1 % de ses recettes à des programmes sociaux.

Ceux-ci ont permis de doter les écoles de matériel pédagogique et d’ordinateurs, de construire deux postes de santé et d’offrir un entraînement de foot professionnel à des centaines d’enfants et de jeunes.

Mais ce n’est pas tout. En 2013, Exportsustent a aussi lancé un projet avec l’ANCUPA (Asociación Nacional de Cultivadores en Palma Aceitera), afin d’aider des petits producteurs d’huile de palme des quatre coins du pays réussir la transition vers une agriculture durable et à obtenir la certification RSPO.

Alaffia au Togo

Alaffia est le nom de l’entreprise à succès créée par le Togolais Olowo-n’djo Tchala. Suite à son mariage avec une volontaire américaine du Corps de la Paix, il est parti aux États-Unis et y suivi des études. Le jeune couple a ensuite décidé de retourner au Togo et de se lancer dans la fabrication produits de beauté et de shampoings à base d’ingrédients naturels, tout en favorisant la création d’emplois locaux. La coopérative de produits à base de beurre de karité a décroché un premier certificat Fair for Life en 2009, la coopérative d’huile de coco un second en 2012. L’huile de palme, pourtant moins importante dans le portefeuille d’Alaffia, a été reprise dans la certification.

Alaffia octroie une prime équitable équivalent à 15 % du prix de vente, mais investit en outre dans toute une série de projets de développement axés principalement sur les femmes et les étudiants. Ses principaux domaines d’activité sont la santé des femmes enceintes, la lutte contre l’excision, la distribution de vélos aux jeunes pour les encourager à se rendre en classe et la plantation d’arbres.

Conclusion

Si les projets d’huile de palme équitable sont aujourd’hui encore peu nombreux et à petite échelle, ils existent bel et bien, et prouvent que le changement est possible :

«Les petits producteurs et les ouvriers apprécient énormément l’impact social de Serendipalm dans leur communauté. Ils sont fiers de faire partie de ce projet. » Audit de Serendipalm par l’IMO.

Sources
Vers une huile de palme durable ? (2013) et Une huile de palme durable à l’horizon ? (2016), articles publiés sur www.befair.be.
Fair for Life: www.fairforlife.org
International Guide to Fair Trade Labels: www.commercequitable.org /ressources/les-labels.html (étude comparative réalisée par la Plate-forme pour le commerce équitable, Fair World Project et le réseau de recherche FairNESS).
Serendipalm: www.serendiworld.com/product-lines/serendipalm, www.drbronner.com, www.facebook.com/serendipalmcompanylimited
Serendipalm: biologische palmolie uit eerlijke handel (Oxfam-Wereldwinkels, 2014, publié sur www.oww.be).
Exportsustent: www.natural-habitats.com
Alaffia: www.alaffia.com
Crédits Photos : © Serendipalm-Dr. Bronner’s /© Cifor / © Exportsustent / © Alaffia
Photo 1 : Ce sont les femmes qui lavent les fruits des palmiers à huile
Photo 2 : Pépinière de palmiers à huile
Photo 3/4/5 : Serendipalm est devenu le plus grand employeur de la région
Photo 6 : Les employés de Serendipalm
Photo 7 : Exportsustent assure le transport de la récolte
Phot 8 : Le beurre de karité tient sa teneur en graisse du fruit de l’arbre de karité
Photo 9 : La presse de Serendipalm
Share on facebook
Facebook
Share on twitter
Twitter
Share on linkedin
LinkedIn
Share on whatsapp
WhatsApp
Share on email
Email
Share on print
Print

Ce site utilise des cookies pour vous assurer la meilleure expérience utilisateur possible.