Dans le territoire de Mambasa, en Ituri, à la lisière de la Réserve de Faune à Okapis, des centaines de petits producteurs de cacao se sont regroupés pour peser davantage sur le marché et protéger leur environnement. Créée en 2019, la coopérative agricole Cacao Okapi rassemble aujourd’hui plus de 400 producteurs et se positionne progressivement comme un acteur crédible du cacao de spécialité durable en République démocratique du Congo.
Se structurer pour sortir de l’isolement
Les producteurs de la région font face à un double handicap : l’enclavement de leurs villages et la faiblesse des infrastructures. Routes rurales en mauvais état, manque de centres de traitement post-récolte, accès limité aux services de financement et d’encadrement technique, le tout dans un contexte d’insécurité et de changement climatique, rendent la filière particulièrement vulnérable.
Face à ces défis, la création de Cacao Okapi répond à une volonté claire : s’organiser collectivement pour améliorer la qualité du cacao, accéder à des marchés plus rémunérateurs et promouvoir une production respectueuse des forêts. La forme coopérative permet aux producteurs de mutualiser leurs efforts, de renforcer leur pouvoir de négociation et de mettre en place des systèmes de traçabilité et de contrôle qualité conformes aux exigences des acheteurs européens.

L’appui du TDC : professionnalisation, capacités commerciales et traçabilité
C’est dans ce contexte que le partenariat avec le Trade for Development Centre (Enabel) a vu le jour, à la suite d’un appel à propositions destiné aux organisations de producteurs engagées dans le commerce durable. Le projet, d’une durée de 24 mois, vise à renforcer les capacités organisationnelles, techniques et commerciales de la coopérative, tout en accompagnant sa mise en conformité avec le règlement européen contre la déforestation (EUDR).
Concrètement, l’appui du TDC se traduit par plusieurs leviers complémentaires : formations en gouvernance coopérative, amélioration de la gestion administrative, appui à la gestion des centres de fermentation et de séchage, renforcement de la traçabilité et accompagnement dans les négociations commerciales. Cette professionnalisation se reflète dans la mise en place de procédures claires de gestion et de contrôle qualité, qui ont déjà renforcé la confiance des acheteurs internationaux.
Des centres de fermentation pour un cacao de spécialité

Au cœur de cette transformation se trouvent les centres de fermentation et de séchage (CFS), essentiels pour maîtriser la qualité finale des fèves. Grâce au cofinancement du projet, deux nouveaux centres vont s’ajouter aux quatre existants, portant la capacité totale à six CFS capables de traiter environ 60 tonnes de fèves sèches par an, dont 48 tonnes destinées à l’exportation et 12 tonnes au marché local.
Pour les producteurs, ces infrastructures représentent une amélioration tangible : réduction des pertes post-récolte, homogénéisation de la qualité et accès à un marché du cacao de spécialité mieux valorisé. Début 2024, le cacao traité dans les CFS a ainsi bénéficié d’un différentiel de prix d’environ 1,3 dollar par kilogramme par rapport aux fèves fermentées à la ferme, illustrant l’impact direct de la qualité sur le revenu.
Un partenariat commercial structurant avec Silva Cacao
Sur le plan commercial, Cacao Okapi peut compter sur un partenaire clé : Silva Cacao, acheteur spécialisé dans le cacao de qualité, qui s’approvisionne auprès de la coopérative depuis 2021. Ce partenariat offre des débouchés réguliers, une meilleure planification des ventes et une reconnaissance sur le marché international du cacao de spécialité.
Silva Cacao s’est déclaré prêt à acheter au moins un conteneur par mois, ce qui sécurise une partie des volumes tout en envoyant un signal fort aux autres acheteurs potentiels. Parallèlement, la coopérative travaille avec des institutions financières telles que SMICO, Equity-BCDC, Root Capital ou Agri Business Capital Fund pour renforcer son fonds de roulement et disposer de plus de capital commercial à mesure que les volumes augmentent.
Agroforesterie et pratiques durables au cœur du modèle

Dans une zone forestière aussi sensible que l’Ituri, à proximité immédiate de la Réserve de Faune à Okapis, la durabilité environnementale n’est pas un slogan mais une nécessité. Cacao Okapi promeut des pratiques agricoles durables : taille raisonnée des cacaoyers, compostage des déchets de cabosses, utilisation d’engrais organiques et de biopesticides, bonnes pratiques de récolte, de fermentation et de séchage.
Le projet appuyé par le TDC prévoit de former 656 producteurs aux bonnes pratiques agricoles et à la fertilisation organique, avec l’installation d’unités de production d’engrais biologiques portées par de jeunes entrepreneurs ruraux. En parallèle, la coopérative accompagne l’adoption de systèmes agroforestiers sur plus de 600 hectares, en y introduisant des essences à haute valeur commerciale comme le macadamia, le cordia ou des bois d’œuvre recherchés. Cette approche permet à la fois de diversifier les revenus, de restaurer la fertilité des sols et de limiter la pression sur la forêt, tout en ouvrant la porte à des mécanismes de Paiement pour Services Environnementaux.
Se préparer à l’EUDR : géolocaliser les parcelles et sécuriser l’accès au marché
Pour rester présent sur le marché européen, Cacao Okapi a fait de la conformité au règlement EUDR une priorité stratégique. Le projet soutenu par le TDC finance la mise en place d’une base de données complète des plantations, hébergée sur Kobotoolbox, incluant les polygones, caractéristiques et coordonnées GPS de chaque parcelle.
Les résultats sont déjà au rendez-vous : alors que l’objectif initial était de géolocaliser 625 producteurs, près de 1 000 producteurs et plus de 1 200 polygones ont été cartographiés en quelques mois, grâce notamment à l’appui de l’entreprise AGRI TRACE qui a mobilisé une équipe d’agronomes sur le terrain. Cette base de données constitue un outil central pour la traçabilité, la démonstration de l’absence de déforestation et la préparation à d’éventuelles certifications (biologique, commerce équitable, Rainforest Alliance).
Cacao Okapi a déjà été certifiée biologique, mais la certification a été temporairement suspendue en raison des difficultés sécuritaires qui empêchent la tenue d’audits externes dans l’Est du pays. La coopérative est aujourd’hui en discussion avec un nouvel organisme certificateur, afin de rétablir cette certification dès que le contexte le permettra.
Résilience dans un contexte fragile
L’Ituri reste une province marquée par des enjeux sécuritaires, logistiques et sociaux qui compliquent la mise en œuvre de toute initiative de développement. Certaines zones de production demeurent difficilement accessibles, ce qui impose d’adapter en permanence les calendriers de formation, de cartographie et de collecte. Malgré ces contraintes, Cacao Okapi a consolidé sa gouvernance interne, mis en place des comités de suivi et s’implique activement dans les plateformes provinciales qui réunissent exportateurs, services publics et institutions financières.
Capitalisant sur les avancées solides réalisées avec l’appui du TDC, Cacao Okapi s’est fixée un cap stratégique clair : concrétiser ses efforts sur le marché international. Les objectifs sont d’accroître sa visibilité, de nouer de nouveaux contacts commerciaux, de consolider ses relations existantes et d’obtenir des engagements d’achat à long terme pour son cacao de spécialité durable.
Des contacts prometteurs à Chocoa
C’est dans cette dynamique, visant à transformer son potentiel en opportunités concrètes, que la coopérative a participé au salon Chocoa à Amsterdam, un événement international de référence réunissant des acteurs clés de la filière cacao et chocolat. Cette participation a permis à la coopérative de présenter son cacao auprès de plusieurs dizaines d’acteurs du marché, notamment des chocolatiers artisanaux, importateurs et organisations spécialisées dans le cacao durable.
Au cours du salon, plus de 15 contacts professionnels ont été établis, ouvrant des perspectives de collaboration commerciale et technique. La coopérative a également pris part aux échanges sur les exigences du marché européen en matière de qualité, traçabilité et durabilité, renforçant ainsi sa capacité à positionner le cacao de ses producteurs sur des marchés à plus forte valeur ajoutée. Cette participation constitue une avancée concrète vers l’élargissement des débouchés internationaux et la valorisation du cacao de Cacao Okapi.