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Commerce équitable et économie circulaire, un duo gagnant pour l’avenir ?

L’économie circulaire est régulièrement présentée comme l’une des solutions qui doit permettre à nos sociétés de résoudre la crise environnementale à laquelle le monde fait face aujourd’hui. Ce modèle économique est-t-il compatible avec le commerce équitable? Et comment, et avec quels bénéfices, peut-il être appliqué à cette filière?

"Je pense qu'il faudra à un moment donné qu'il y ait une prise de conscience du fait que plus les produits seront de qualité, et assortis de standards environnementaux et humains élevés, plus on sera en mesure de protéger les travailleurs ici en Europe et les producteurs dans le Sud."

Alors que le monde est en proie à une crise climatique et environnementale, doublée d’une crise économique depuis l’éclatement de la pandémie de nouveau coronavirus, le concept d’économie circulaire a le vent en poupe ces dernières années, quitte à parfois être mis à toutes les sauces. Les écologistes le prônent comme l’une des seules, si ce n’est la seule, option d’avenir à long terme. Les politiques promettent d’en faire le modèle économique de demain pour nos sociétés. Et même certaines multinationales, pourtant peu réputées pour leurs engagements environnementaux ou sociaux, assurent faire le maximum pour appliquer ses principes. Mais au fond, c’est quoi l’économie circulaire?

« Il existe 114 définitions différentes de ce qu’est l’économie circulaire », explique Emmanuel Mossay, expert sur le sujet et professeur invité dans plusieurs universités de Belgique. « Pour faire simple, il s’agit de veiller à prolonger la durée de vie des ressources, des matières, des produits, le plus longtemps possible dans le système. Tout en préservant au maximum la nature, et bien sûr les humains qui font partie de cette nature. »

Nous ajouterons que l’économie circulaire s’oppose diamétralement au modèle économique linéaire qui régit actuellement nos économies et qui se débarrasse des produits et matériaux en fin de vie selon le cycle ‘extraction – transformation – consommation – déchet’.

Villageworks Cambodia

Fondée en 1998, Villageworks Cambodia produit principalement des sacs, fabriqués à partir de sacs de ciment recyclés, mais également des pailles en bambou, des accessoires vestimentaires, de décoration ou encore des paniers. Son objectif premier est de favoriser l’émancipation financière des femmes dans les régions rurales du Cambodge. Mais en cours de route, l’organisation a étendu son projet aux personnes en situation de handicap.

Villageworks accorde également une grande importance à la préservation de l’environnement, raison pour laquelle l’organisation fabrique des produits éco-responsables et promeut le recyclage et l’upcycling au Cambodge.

Anak Bunnak, qui dirige Villageworks depuis 2001, nous en a expliqué le fonctionnement. « Nous disposons de cinq centres provinciaux pour lesquels nos travailleurs et travailleuses fabriquent nos produits depuis leur domicile. Cette organisation engendre des difficultés logistiques et des coûts de production supplémentaires, mais en contrepartie cela permet à nos artisans de rester dans leur foyer et de continuer à s’occuper de leur famille. Et en parallèle, un autre de nos centres forme et emploie des personnes handicapées.

Nous vendons nos produits principalement à l’international via différents partenaires au sein du mouvement fairtrade, comme Oxfam Magasins du monde. En 2020, nous avons réalisé 90% de notre chiffre d’affaires à l’étranger. Mais depuis la crise du Covid, nous estimons qu’il est risqué de tout miser sur l’export. C’est pourquoi nous allons essayer à l’avenir de nous faire une place sur le marché local en développant de nouveaux produits spécifiques.

Et dans les cinq ans, nous espérons parvenir à franchir un cap en développant notre storytelling et en construisant notre marque. Notre objectif: ne plus être considéré comme une œuvre caritative, mais comme une marque éthique, qui fabrique des produits de qualité, que les gens apprécient et recherchent. »

Une multitude de pratiques, une seule échelle

Voilà pour le concept général, mais il existe à l’intérieur de l’économie circulaire une multitude de nuances et de pratiques. Nous pouvons citer pêle-mêle l’éco-conception (dont l’objectif est de designer des produits à faible impact environnemental), l’économie de la fonctionnalité (qui vise une consommation à l’usage), l’écologie industrielle (qui s’articule autour de l’échange de ressources entre entreprises), le réemploi, la réutilisation, la réparation, le recyclage, etc. Dire que l’on s’inscrit dans l’économie circulaire peut donc signifier beaucoup de choses différentes.

Il n’est donc pas toujours facile de s’y retrouver, d’autant plus que toutes ces pratiques ne se valent pas en termes de circularité ou de respect de l’environnement. Selon Emmanuel Mossay, l’une des façons les plus simples de structurer les approches est de se référer à l’échelle de Lansink, qui est une norme reconnue dans le domaine de la gestion des déchets.

La partie la plus haute de cette échelle pourrait être résumée par l’adage: le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas. Ce niveau, le plus vertueux, consiste tout simplement à éviter la production de déchets, notamment en repensant l’objet pour les refuser, ou les réduire au maximum. L’économie de la fonctionnalité, par exemple, entre dans cette catégorie. Le stade suivant comprend toutes les initiatives visant à prolonger la durée de vie des objets: réutilisation, réparation, reconditionnement, ré-usinage, upcycling, etc. Et ce n’est qu’encore plus bas que l’on retrouve les pratiques qui sont aujourd’hui les plus rependues en matière de circularité, et dans lesquelles les investissements publics ou privés sont les importants, à savoir le recyclage ou le compostage, c’est-à-dire la production d’énergie via la décomposition. Enfin, tout en bas de l’échelle de Lansink, figurent l’incinération et la mise en décharge.

« Les acteurs les plus vertueux de l’économie circulaire font partie du haut de l’échelle parce qu’ils visent d’une part à remettre en question le système économique linéaire actuel et d’autre part parce qu’ils essaient de préserver au maximum, et le plus longtemps possible, les ressources en tant que telles et de fabriquer des objets durables qui ont le moins d’impact possible au niveau de la planète », explique Emmanuel Mossay.

C’est cette ambition qui anime par exemple le projet de Chako, qui signifie ‘le vôtre’ en swahili. Cette entreprise sociale, active dans l’île de Zanzibar, s’est spécialisée dans l’upcycling des déchets produits par la florissante industrie du tourisme. Sous les doigts de ses artisans locaux, principalement des femmes, les bouteilles vides deviennent des lampes branchées, les brochures en papier se transforment en perles colorées et les vieilles voiles des bateaux locaux, appelés dhow, se voient offrir une seconde vie sous la forme de sacs tendance. Autant d’articles qui peuvent ensuite être achetés par les touristes et emportés loin de l’île en guise de jolis souvenirs, participant ainsi à résoudre le problème des déchets qu’ils ont participé à créer.

Dhaka Handicrafts

Dhaka Handicrafts fabrique et commercialise principalement des paniers à partir de matériaux 100% naturels et locaux comme le jute ou le hogla, une variété d’herbier marin qui pousse au Bengladesh. L’entreprise transforme également de vieux vêtements pour en faire des tabliers, des nappes, des couvre-lits, etc.

Dhaka Handicrafts s’est donné pour mission d’améliorer les conditions socio-économiques de familles d’artisanes précarisées vivant en zones rurales et de valoriser l’artisanat traditionnel bangladais.

Sa directrice, Tanu Dey, nous a expliqué comment fonctionnait son organisation. « Nous travaillons avec environ 1.100 artisanes, réparties dans une vingtaine de groupes, et nous comptons 67 employés pour superviser une production annuelle d’environ un million de paniers. Contrairement à la plupart des entreprises actives dans l’industrie de l’habillement, et malgré le challenge logistique que cela représente, nos travailleuses confectionnent nos produits depuis chez elles, ce qui leur permet de rester dans leur foyer et de prendre soin de leur famille.

Comme les matériaux avec lesquels nous travaillons sont saisonniers, nous conservons des stocks afin que nos artisanes puissent avoir du travail toute l’année. Quant aux agriculteurs, nous les payons à l’avance pour leurs récoltes. Par ailleurs, en utilisant des matériaux naturels et locaux, nous évitons de polluer et nous ne sommes pas dépendant de l’international pour notre approvisionnement. Même nos designs sont faits chez nous.

Pour la vente, nous nous rendons sur des foires internationales afin d’y exposer nos produits. Nous établissons des connexions avec les acheteurs, enregistrons les commandes, et puis seulement nous procédons à la fabrication, et enfin à l’export. »

Greenwashing

Comme il n’existe à l’heure actuelle aucune forme d’indice officiel de circularité, un certain nombre d’acteurs profitent du flou qui entoure le concept pour vanter leurs initiatives en matière de respect de l’environnement. « Dès qu’un produit est un tant soit peu recyclable, certains se revendiquent comme faisant partie de l’économie circulaire, alors qu’en réalité ce n’est pas vraiment le cas », déplore Emmanuel Mossay. « Ce n’est pas parce que des objets ou des emballages sont recyclables qu’un acteur est forcément très avancé dans la circularité. Ou du moins il s’agit là d’une approche minimaliste dans l’application du concept. »

La directrice de Villageworks (voir encadré), Anak Bunnak, constate en effet que la tendance est aux grandes entreprises qui vantent leur prise de responsabilité sociale ou environnementale. Mais selon elle, ces démarches sont loin d’être suffisantes. « Elles voient cela comme une forme de promotion, avec des vues sur le court terme, et non comme un travail au quotidien, avec des objectifs sur le long terme. » Et si la CEO cambodgienne estime que ces firmes ne constituent pas vraiment une compétition pour son entreprise, elle regrette toutefois le fait qu’elles entravent le bon développement des initiatives comme de Villageworks, notamment en induisant les consommateurs en erreur.

Selon Emmanuel Mossay, il serait donc judicieux de mettre en place un système, basé sur l’échelle de Lansink, qui irait plus loin qu’un simple label, afin de mettre fin au flou actuel. En somme, un système qui serait à l’image de ce qui se fait pour les performances énergétiques des appareils électriques, suggère l’expert en circularité. « Avoir des systèmes comparables permettraient d’une part d’avoir une échelle simple, qui offre une compréhension aisée pour tout un chacun, et d’autre part, pour les personnes qui veulent aller plus loin, une explication plus détaillée. Mais le simple fait d’avoir une première échelle, avec quatre ou cinq couleurs, permettrait déjà de faciliter la vie des consommateurs. De quoi parle-t-on? De produits simplement recyclables? Écoconçus? Réparables? Etc. »

D’ailleurs, celui qui est également professeur invité dans plusieurs universités belges estime que la même chose pourrait valoir pour le commerce équitable. « Il peut y avoir de forte variations entre différents acteurs de la filières. Par exemple, un produit affichant le label Fairtrade n’est pas nécessaire aussi équitable qu’un autre provenant d’Ethiquable. »

« C’est un point commun entre l’économie circulaire et le commerce équitable », note-t-il. « Aucun des deux n’est ni clairement défini, ni clairement protégé par la loi, à l’inverse du bio, par exemple. »

« On a vécu pendant 40.000 ans dans une économie circulaire »

En outre, la mise en place d’un système d’échelle de la circularité serait très avantageuse pour le commerce équitable, assure Emmanuel Mossay, car cette filière s’inscrit déjà en grande partie dans l’économie circulaire de par ses caractéristiques intrinsèques.

« Selon moi, les acteurs du commerce équitable ont toujours été d’une façon plus ou moins avancée dans l’économie circulaire », affirme l’expert, surtout dans le secteur de l’artisanat. « La raison intrinsèque en est qu’il opèrent dans des économies majoritairement traditionnelles. Nous avons vécu pendant 40.000 ans en économie circulaire. Ce n’est que ces deux derniers siècles que nous avons basculé vers un modèle linéaire, avec comme objectif de faire tourner la machine économique au maximum. »

Tanu Dey, de Dhaka Handicrafts (voir encadré), confirme cela et ajoute que « depuis le début, nos partenaires des organisations équitables nous ont encouragés à travailler avec des produits durables au niveau de l’environnement, mais sans jamais non plus nous y contraindre. »

« Quand j’étais enfant, nous n’avions presque jamais de déchets au Bengladesh », poursuit-elle. « Nous n’avions pas toutes ces bouteilles en plastique, ces emballages, etc. Quant aux vêtements, je voyais ma grand-mère et ma mère ‘upcycler’ leurs saris traditionnels usés pour en faire d’autres articles utiles dans la maison. Recycler faisaient partie du quotidien, et ce depuis toujours. Mais aujourd’hui, dans les zones où sont installées les usines de l’industrie de l’habillement par exemple, quand on creuse le sol, on trouve des déchets de vêtements, encore et encore. » C’est d’ailleurs en partie pour cela que Tanu Dey réfléchit actuellement à de nouvelles manières de valoriser les chutes de cette industrie très active dans son pays.

Emmanuel Mossay identifie par ailleurs plusieurs aspects qui confirment la proximité du commerce équitable et de ses acteurs avec l’économie circulaire comme le recours limité aux substances nocives, entre autres dans le but de préserver la santé des travailleurs, ou encore la volonté de préserver les écosystèmes, qui permettent aux producteurs de pouvoir continuer à accéder aux ressources naturelles et ainsi pérenniser leur production.

« Les travailleurs préfèrent collaborer avec nous (plutôt qu’avec les grosses entreprises), car nous leur offrons un cadre de production plus sûr », confirme la directrice de Villageworks. « Quant à nos travailleurs handicapés, ils bénéficient de structures et d’équipements adaptés, contrairement à beaucoup d’usines au Cambodge », précise encore Anak Bunnak.

Les producteurs du Sud ont l’expérience, les capacités… et les déchets nécessaires

L’heure est assurément à la multiplication des initiatives circulaires, et les producteurs du Sud disposent de belles cartes à jouer pour surfer sur cette vague. Emmanuel Mossay voit deux raisons principales à cela. « La première, c’est le marché, le fait qu’il existe une demande croissante pour des produits dits circulaires. Et par conséquent, les producteurs du Sud s’adaptent. Le second point, c’est que ces producteurs disposent d’énormément de déchets ressources. Que ce soit en Afrique ou en Asie, la triste réalité est qu’ils disposent des masses de déchets, que nous y exportons, pour produire d’autres objets. »

Sans oublier que les producteurs du Sud disposent de l’expérience et des capacités nécessaires pour se lancer avec succès dans l’économie circulaire, souligne l’expert. « Pour moi, les pays du Nord n’ont rien à apprendre au pays du Sud, parce que ces pays vivent beaucoup plus facilement dans la réutilisation, la réparation, la durabilité, etc. »

Et Emmanuel Mossay en est convaincu, la demande du marché occidental pour des produits circulaires va continuer à croître. Mais l’un des grands défis auquel devront faire face le commerce équitable et ses acteurs sera d’éviter que les consommateurs de la filière, ou en tous cas ceux qui soutiennent le commerce équitable ainsi que l’économie verte, ne basculent vers le local circulaire et finissent par se détourner des producteurs du Sud. Il estime donc que ces derniers ont tout intérêt à mettre en place un label, une histoire, un récit, autour de l’économie circulaire, « et qui soit idéalement le plus rationnaliser et le plus objectiver possible, notamment sur base de l’échelle de Lansink », précise-t-il.

Se préparer aux futures normes

L’expert, qui est également chargé de projet chez EcoRes, un bureau d’accompagnement et de conseil en développement durable, estime que les différents organes de coopération, et particulièrement la World Fair Trade Organization (WFTO), seraient également bien avisés de commencer à quantifier et structurer les initiatives équitables en terme de circularité, avant de les catégoriser, a fortiori sur l’échelle de Lansink, et ainsi déterminer où se situent chacun des acteurs. Le produit est-il facilement réparable, démontable, recyclable ? Y a-t-il des intrants de matières recyclées ? Est-ce qu’on peut le transformer en un autre objet ? Etc. « Et une fois cet état des lieux effectué, on pourrait imaginer leur proposer des étapes et des façons de procéder pour pouvoir monter progressivement dans l’échelle », ajoute-t-il.

Selon Emmanuel Mossay, un tel travail permettrait notamment aux acteurs du commerce équitable de se préparer aux futures normes européennes qui ne manqueront pas d’être instaurées au cours de la décennie en matière de circularité. « La France est actuellement en train de mettre en place une échelle de la réparabilité. Mais je pense que le fait de catégoriser sur l’échelle de Lansink serait beaucoup plus pertinent afin de faire gagner deux étapes aux partenaires du Sud. La WFTO a tout à fait les moyens de le faire. »

Duos gagnants

Mais pour que tout cela fonctionne, encore faut-il que les produits proposés par les producteurs du commerce équitable puissent rencontrer la demande des clients de la filière. Pour s’en assurer, Emmanuel Mossay défend ardemment le principe de co-écoconception, c’est-à-dire écoconcevoir des produits de concert entre producteurs dans le Sud et consommateurs dans le Nord, avec à la clé une meilleure pénétration sur le marché. « Je pense que c’est l’un des futurs désirables pour le commerce équitable. Produire dans le Sud et utiliser, partager, réparer, recycler ici dans le Nord. De plus, cette manière de faire permettrait d’avoir l’assurance de développer des produits qui sont pertinents au niveau de leur prix de vente. »

Bien sûr, la mise sur pied d’un tel processus n’est pas sans difficulté, à commencer par la partie écoconception qui implique de devoir anticiper toutes les étapes de vie du produit : comment il peut être réparé, transformé… Sans pour autant devoir le renvoyer à l’autre bout du monde. Sans oublier qu’il faut un parfait dialogue entre les offreurs de services, en Occident, et les producteurs du Sud. « Et on n’y est pas encore… », concède le spécialiste en économie circulaire, qui n’en demeure pas moins persuadé qu’il y a là une combinaison à former.

Une autre voie circulaire jugée très intéressante pour le commerce équitable par Emmanuel Mossay, c’est l’économie de la fonctionnalité. « Un duo gagnant pour tous les acteurs », affirme-t-il, même si cela implique une adaptation au niveau du modèle économique des commerces équitables et des transformations au niveau logistique, entre autres. Dans cette configuration, « le producteur du Sud pourrait fabriquer des produits de haute qualité, que l’on pourrait même qualifier de luxueux, et qui seraient utilisés en Occident via le système de partage. Car l’économie de la fonctionnalité permet justement aux consommateurs d’accéder à des objets de plus haute qualité, mais pour un usage et un temps plus réduit. »

Un peu comme ces trottinettes en libre-service que l’on voit fleurir dans nos villes? « Non, parce qu’ il faut toujours regarder l’impact total », souligne l’expert en circularité. « Et malheureusement, dans le cas des trottinettes en free floating, la gestion est problématique et leur durée de vie est souvent de maximum six mois. Ensuite, il faut les recycler, ce qui est compliqué à faire… Bref, il s’agit plutôt d’une vraie fausse bonne idée. »

Produire là-bas, réparer ici

Par ailleurs, la cerise sur le gâteau d’un commerce équitable qui se convertirait aux vertus de ce type de solutions circulaires serait la création d’emplois dans les pays du Nord. « Il y a énormément de compétences et de connaissances chez les partenaires du Sud. Eux-mêmes connaissent toutes les techniques pour réparer. Le problème, c’est de parvenir à transférer la réparabilité en Occident », pointe Emmanuel Mossay. «  Nous ne sommes plus habitués à réparer. Une fois qu’un objet est un peu cassé ou dysfonctionnel, on le jette très facilement. À Bruxelles par exemple, 25% des fers à repasser jetés au parc à conteneurs fonctionnent encore, 75% des aspirateurs, 25% des percolateurs… »

Mais selon l’expert en circularité, ce problème peut être résolu grâce à l’écoconception, ainsi qu’en établissant des partenariats avec des acteurs dans les pays du Nord, par exemple de l’économie sociale comme des entreprises de travail adapté. Et les organisations de commerce équitable auraient un rôle à jouer dans l’émergence de ce type de modèle, poursuit Emmanuel Mossay, en particulier la World Fair Trade Organization. « C’est pour moi l’organe le plus intéressant parce qu’il combine d’une part les producteurs et d’autre part les structures qui importent et vendent les produits en Occident. Mais d’après ce que je peux observer, cela ne fait pas partie de ses priorités pour l’instant… »

OMC

On l’aura compris, les idées sont là, des solutions existent pour bâtir un commerce mondial plus équitable et circulaire. Mais dans les faits, une telle perspective semble pourtant encore lointaine. Alors, quels sont les blocages qui entravent un développement en ce sens? « C’est très simple, la réponse tient en trois lettres: OMC », résume Emmanuel Mossay. « Le problème est qu’aujourd’hui, le principe de base qui régit le commerce, c’est la libéralisation, et celle-ci ne permet pas d’avoir une compétition saine entre des acteurs qui exploitent des travailleurs et d’autres qui vont les faire travailler dans des conditions décentes. En tant que membre de l’Organisation Mondiale du Commerce, la seule raison valable d’interdire l’importation d’un produit, c’est la démonstration via deux études indépendantes qu’il existe un niveau de dangerosité élevé pour les consommateurs de votre pays. Si vous ne pouvez démontrer cela, tous les produits peuvent être échangés et vendus. On est donc très loin des préoccupations environnementales ou de l’article 23 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, qui sous-tend le commerce équitable. »

De manière plus générale, celui qui a notamment travaillé pour Oxfam Magasins du monde au cours de sa carrière pointe également l’absence de remise en question du système et du récit économie ces dernières décennies. « Que ce soit à droite, à gauche, les syndicats, le patronat, tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut un maximum de consommation car c’est ce qui fait tourner l’économie, ramène des impôts, crée de l’emploi… Bref, qui permet à la roue du bonheur de continuer à tourner. »

Pour Tanu Dey, si des changements doivent intervenir, cela ne pourra venir que des autorités politiques. « Tout est entre les mains du gouvernement et des politiciens », affirme-t-elle, exemple à l’appui. « Au Bengladesh, il y a environ 10 ans, les autorités ont décidé d’interdire les sacs en plastique. Comme l’industrie du jute était mourante, elle était censée en profiter en prenant la place du plastique. C’était une excellente initiative et la loi a effectivement été votée… Mais elle n’a jamais été véritablement appliquée. Et aujourd’hui, nous utilisons toujours des sacs en plastique… »

Et Anak Bunnak ne dit pas autre chose. « Au Cambodge, nous ne disposons par exemple pas d’incitants particuliers par rapport aux autres entreprises, alors même que nous œuvrons en faveur des personnes handicapées ou des femmes défavorises. » C’est pourquoi Villageworks, aux côtés des organisations fairtrade et d’associations locales, tente de faire du lobbying auprès du gouvernement cambodgien pour faire bouger les choses.

« Je pense que les organisations de commerce équitable doivent travailler en étroite collaboration avec les gouvernements, les autorités, les législateurs, etc. », renchérit la directrice de Dhaka Handicrafts. « Il n’est pas forcément facile de s’adapter à l’économie circulaire. Et tout le monde n’est pas prêt à travailler en ce sens, particulièrement les industries les plus polluantes qui ont tout à perdre. »

« Nous allons devoir vivre d’autres crises avant d’arriver à une véritable économie circulaire »

En Europe, l’Union européenne tente, certes, d’avancer sur le chemin de la transition écologique, notamment au travers de son « Pacte vert ». Toutefois, Emmanuel Mossay regrette que ce vaste projet s’inscrive dans la même logique que celle qui prévaut depuis longtemps: fonctionner en aval, plutôt qu’en amont, c’est-à-dire via des mécanismes de compensation, comme la plantation d’arbres ou le marché des quotas de carbone. « Il y a dans le Green Deal européen une dynamique intéressante. C’est une avancée, mais qui n’est pas encore suffisante », regrette-t-il.

L’expert en circularité déplore également le fait que l’UE ne s’attaque toujours qu’aux émissions directes. « Alors que si l’on prend l’exemple de la Région de Bruxelles-Capitale, 80% de ses émissions de CO2 sont indirectes, et par conséquent émises à l’autre bout de la planète. »

Tout cela fait dire à Emmanuel Mossay qu’il s’agit là d’une première étape, « mais d’autres seront encore nécessaires pour aller plus loin. » À ce titre, la crise du Covid-19 a un temps été présentée comme l’électrochoc dont nos sociétés avaient besoin pour changer de paradigme… Le fameux monde d’après. Si l’expert y a cru un moment, ce n’est déjà plus le cas aujourd’hui. Bien sûr, il estime qu’une partie des personnes qui sont directement impactées par la crise pourrait changer d’opinion sur la manière dont la société fonctionne. « Mais encore faut-il qu’ils aient la capacité de rebondir, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. », pointe celui qui a co-écrit en 2017 l’ouvrage Shifting Economy. Et en effet, beaucoup de gens qui se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté n’ont pas nécessairement une grande marge de manœuvre suffisante pour changer de façon de vivre.

« Je pense que l’on aura encore besoin d’une génération, ou un peu moins, pour arriver à de vraies transformations. Nous allons malheureusement devoir vivre d’autres crises avant d’arriver à une véritable économie circulaire », prévient Emmanuel Mossay. Et l’expert en circularité de conclure: « Je pense qu’il faudra à un moment donné qu’il y ait une prise de conscience du fait que plus les produits seront de qualité, et assortis de standards environnementaux et humains élevés, plus on sera en mesure de protéger les travailleurs ici en Europe et les producteurs dans le Sud. »

Malgré tout, Anak Bunnak n’en demeure pas moins optimiste pour l’avenir. « Je pense que les gens sont de plus en plus conscientisés par rapport à l’importance du commerce équitable. Et partout dans le monde, on constate un souci croissant pour l’environnement et tout ce qui se cache derrière les produits. Il faut simplement trouver le moyen de faire des articles éthiques, mais également élégants, que les gens pourront apprécier. »

Propos recueillis par Anthony Planus.

Photos
– Heading: Dhaka Handicrafts. Copyright: Fair Trade Connection
– Des sacs fabriqués à partir de sacs de ciment recyclés – Copyright: Village Works
– Chako
– Paniers à partir de matériaux 100% naturels et locaux comme le jute ou le hogla – Copyright: Dhaka Handicrafts
– Recycling – Copyright: Steven Penton
– We can repair it – Copyright: Club125.Greenbelt
– Dhaka Handicrafts
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